Je n’ai pas commencé la couture pour sauver le monde. J’ai commencé par amour des matières, pour la beauté des motifs, pour le plaisir de faire quelque chose de mes mains. C’était instinctif, presque animal : cette envie de transformer un tissu en vêtement, d’inventer, de sentir la matière vivre sous mes doigts. Et pendant longtemps, je ne me suis pas posé de questions. Je cousais. J’apprenais. Je testais. Je m’amusais. Je vibrais.
Mais très vite, il y a eu le début des questions. D’où viennent mes tissus ? C’est quoi de la Viscose ? pourquoi certains tissus ne sentent pas bon dès que je les porte ? Ces questions ont été les premiers signes d’une dissonance. Une petite tension, discrète d’abord, mais bien réelle. Car dans le plaisir pur de créer, venait s’immiscer un autre besoin : celui de cohérence, de sens, d’impact. J’avais envie de continuer à coudre, mais plus comme avant. J’avais besoin de faire autrement.
Entre instinct et conscience : un équilibre fragile
Ce que j’ai découvert, c’est que ce n’est pas si simple de concilier plaisir et conscience. Parce que parfois, ces deux-là ne parlent pas la même langue. L’envie fulgurante de craquer pour un tissu magnifique, mais pas forcément éthique. Le plaisir immédiat de finir un vêtement, malgré les doutes sur sa durabilité. L’excitation du “nouveau projet” face à une pile déjà bien garnie. J’ai longtemps cru qu’il fallait choisir : être dans le plaisir ou être dans la conscience. Et cette dichotomie épuisait ma créativité.
Alors j’ai commencé à chercher un équilibre. Pas un équilibre parfait – parce que j’ai vite compris que c’était totalement illusoire – mais un point de bascule mouvant et vivant entre la joie de faire et l’envie de faire bien. Ce n’est pas un point fixe. C’est un chemin.
La couture comme cheminement intérieur
Coudre m’a obligée à ralentir. Et en ralentissant, j’ai commencé à observer. Mon rapport à la matière. À mon corps. À ma consommation. J’ai appris à regarder ce que je créais non plus seulement comme un objet, mais comme une trace de mon évolution. Chaque vêtement cousu porte en lui une intention, une ambiance, une émotion du moment.
C’est là que j’ai compris que la couture n’était pas seulement un acte créatif. C’était aussi un acte de conscience. Pas toujours, pas à chaque point. Mais suffisamment souvent pour me transformer.
Et surtout, j’ai appris à me pardonner mes contradictions. À accueillir mes hésitations, mes incohérences passées. À ne pas chercher la pureté absolue mais l’honnêteté du geste. À oser regarder le chemin déjà parcouru, sans me juger. Il y a une immense liberté à se dire : je ne suis pas arrivée, mais je chemine.
L’ennemi silencieux : la fausse promesse du “plaisir instantané”
Ce cheminement, il n’est pas facile, parce que nous évoluons dans une société qui fait tout pour brouiller les pistes. La société de consommation nous pousse sans cesse à confondre désir et besoin, accumulation et satisfaction, posséder et créer. Elle nous chuchote que le bonheur est dans le clic, dans le “nouveau”, dans la vitesse.
Mais la couture, elle, nous ramène à autre chose. Elle nous invite à la lenteur. À la répétition. À l’erreur. Elle nous oblige à attendre, à choisir, à construire. Elle nous reconnecte à notre vrai plaisir, pas celui qu’on nous vend. Elle nous fait sortir du cycle : voir, vouloir, acheter, oublier. Elle nous ramène à nous. Et c’est peut-être ça, le vrai luxe aujourd’hui.
Créer avec joie et lucidité
Je continue à coudre. Toujours avec joie. Mais aussi avec plus de conscience. Je choisis mes tissus autrement. Je me pose des questions. Je me permets parfois de craquer, mais je le fais en pleine lumière. Et surtout, je ne veux plus que mon plaisir dépende d’une course à la nouveauté ou d’un modèle vu ailleurs. Je veux qu’il naisse de moi. De ma vision, de mes valeurs, de ma manière de vivre et de créer.
Coudre avec conscience ne veut pas dire coudre moins. Ça veut dire coudre mieux. Avec plus de respect pour le tissu, pour le corps, pour l’environnement. Avec plus de tendresse pour soi aussi. Parce que c’est une façon de se dire : je prends le temps de créer quelque chose qui a du sens pour moi. Et ça, dans le monde actuel, c’est déjà beaucoup.
Alors pour m’accompagner dans cette démarche j’ai développé un petit rituel : avant chaque couture, je me pose, je respire et je me demande : “Pourquoi ?”. Question, facile et milles réponses possibles. Mais quand je commence à coudre, je sais dans quelle direction je chemine.
Alors, vous êtes prêtes à prendre 30 secondes avant chaque cousette pour vous demander “Pourquoi” ?
